Chanvre industriel : (re)créer une filière en région, c’est possible !

Publié le 16 mai 2022

Jean-Pierre Allard, Serge Lièvremont et Axel Bougrainville s’emploient, avec leur société coopérative, à recréer une filière de la production, de la transformation et du négoce du chanvre industriel dans la région (© ABC Chanvre).

La reconquête de la production, de la transformation et du négoce de chanvre industriel dans la région est en marche. Avec la société coopérative ‘ABC Chanvre’, c’est toute une filière qui a émergé en l’espace de deux ans.

Si la France est aujourd’hui le leader mondial de la culture du chanvre industriel, Marseille n’est plus la plaque tournante de l’exportation qu’elle était au XVIIe siècle. Mais, depuis quelques années, la Provence s’efforce pourtant de renouer avec son histoire. Faire repousser du chanvre, la société coopérative ‘ABC Chanvre’ y a cru en 2019. Depuis, les deux associés qui la dirigent – Serge Lièvremont et Axel Bougrainville – s’emploient à recréer une filière de la production, de la transformation et du négoce du chanvre industriel dans la région. Et c’est finalement à deux pas de la Canebière que leur projet, pas si fou que cela, est reparti.

Du premier céréalier camarguais qu’ils parviennent à convaincre pour mettre quelques hectares en culture, ils passent rapidement à 26 ha en 2020, 36 ha l’année d’après, et 70 ha cette année. L’année prochaine, 100 ha devraient être en production dans la région. “L’objectif est d’atteindre 600 hectares en 2026. Le planning est calé, parce que le taux de rentabilité maximum de la machine de défibrage est établi à 800 hectares. C’est un outil indispensable dans le chanvre industriel, mais qui représente aussi un investissement d’un million d’euros“, explique Serge. La structure espère pouvoir définitivement se doter d’une machine défibreuse d’ici un an.

C’est l’heure des semis !

Pour le moment, l’heure est aux semis. Ils se font généralement entre le 15 avril et le 15 mai. La récolte s’organise en fonction de ce qui est demandé aux producteurs, mais le chanvre est fauché entre les mois d’octobre et de novembre.

‘ABC Chanvre’ a en effet développé deux filières, autour de la graine et de la paille, et s’appuie sur les terres de producteurs en Camargue, mais aussi autour de Verquières, de Lambesc, à Pierrefeu ou encore du côté de Digne, dans les Alpes-de-Haute-Provence. Ils ont aussi élaboré le guide de la culture du chanvre bio en région Paca, avec la collaboration de Montpellier SupAgro. “Il n’existait aucune référence pour la production. C’est donc un outil très précieux qui aide les agriculteurs à s’approprier les itinéraires de culture en bio. On continue, aujourd’hui, de chercher des surfaces en rotation sur les bons terroirs. Nous travaillons pour le moment avec neuf producteurs, et le bouche-à-oreille fonctionne très bien jusqu’à présent“, indique Serge Lievremont. Mais, pour atteindre leurs objectifs, les deux associés souhaitent que leur filière parvienne à convaincre un plus grand nombre d’agriculteurs. “Les surfaces idéales à consacrer à cette culture de rotation sont de 10 hectares environ, pour une exploitation de 60 hectares par exemple, et notre objectif est, d’ici cinq ans, de nous appuyer sur une base de 80 agriculteurs qui produiraient chacun 10 hectares“, avance le gérant.

Les variétés cultivées proviennent du semencier français Hemp-it (49), le seul à maîtriser le génome complet des 250 variétés de chanvre industriel. ‘ABC Chanvre’ les achète puis les revend aux agriculteurs avec qui elle contractualise des surfaces à produire à l’année.

La société coopérative achète ensuite 100 % de leurs récoltes. Elle travaille avec trois entreprises de travaux agricoles, en fonction des secteurs, pour le fauchage et la mise en balles de chanvres rouies. Dans un local loué à Cabannes pour le stockage, 250 tonnes de pailles seront ainsi stockées cette année. Pour le travail des graines, ‘ABC Chanvre‘ s’est rapprochée de la CAPL et de son site de Bollène, qui se charge du triage, du séchage et de la mise en big bag. Ces graines sont ensuite entreposées à une température maximale de 10°C.

Différents partenariats permettent à ‘ABC Chanvre’ de commercialiser les graines de chanvre récoltées et la fibre issue de la paille vers le marché des cosmétiques, de l’agroalimentaire, du textile et de l’éco-construction. Un laboratoire lui achète, par exemple, 100 % de sa récolte de graines pour en faire de l’huile. ‘ABC Chanvre’ conserve toutefois sa propre marque pour commercialiser de l’huile sur la région Paca.

À noter que l’entreprise est adhérente aux pôles de compétitivité Innov’Alliance, à Avignon, ainsi qu’à ‘Éco-entreprises’, basé près d’Aix-en-Provence et, pour le moment, la structure ne commercialise sa production qu’à destination des professionnels.

Opportunités exponentielles

La filière du chanvre industriel en France est déjà très bien structurée, puisqu’elle s’appuie sur une interprofession (InterChanvre), qui fédère tous les acteurs de la production et de la transformation industrielle, mais aussi des utilisateurs. ‘ABC Chanvre’ fait donc maintenant partie du paysage dans la région Paca. Ses projets, à court terme, sont de continuer à monter en puissance et de commercialiser ses productions, en se concentrant sur la région.

Le fonctionnement de la Société coopérative et participative (Scop) est sur les rails depuis deux ans mais, pour l’instant, la structure ne réalise pas encore de bénéfices. D’ici fin la fin de l’année, la société aura levé 500 000 euros par le biais de titres participatifs et le soutien de nombreux investisseurs. Le renouveau du chanvre en Provence ne fait donc que commencer, mais les deux gérants se sont donné cinq ans pour faire véritablement émerger la filière. Avec son associé, Serge Lièvremont s’active pour trouver de nouveaux soutiens financiers et consolider l’entreprise coopérative. “Le marché existe, il n’y a pas de doute. Et en raison de la guerre en l’Ukraine – le principal fournisseur de chanvre industriel en Europe après la France, il y a encore quelques mois –, les opportunités pour la production régionale sont exponentielles“, assure Serge Lièvremont. 

Emmanuel Delarue


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