Éleveur ‘de Rove’ par conviction

Publié le 30 juin 2020

Tous les compléments donnés aux chèvres, le mélange de céréales ou les foins consommés – au maximum 20 % de la totalité de leur alimentation pour respecter le cahier des charges de l’AOC – sont bio et autoproduits sur place.

La Brousse du Rove fait depuis toujours partie du patrimoine de la Provence. Après l’obtention de l’AOC il y a deux ans, l’appellation est désormais reconnue par l’Europe. Fort de cette AOP, François Borel, président de l’ODG, et les producteurs vont continuer de communiquer sur leur savoir-faire, pour mieux sauvegarder la fameuse race de chèvres.

Son quotidien ressemble beaucoup à celui des autres producteurs de lait. Avec quelques particularités tout de même : les journées débutent vers 5 h 30 à la bergerie, par la distribution de foin avant la traite. “Le premier repas est du sec”, explique François Borel, président de l’Organisme de défense (ODG) de la Brousse du Rove. “Ensuite, pendant la traite, je ravitaille mes bêtes avec du grain germé. Un mélange d’orge, de triticale et de grand épeautre. Le grain germé permet d’avoir une augmentation de la valeur nutritive de 30 % par rapport au grain sec.” La sortie du troupeau dans les parcours et la livraison des clients (restaurants, fromagers affineurs) rythment le reste de l’emploi du temps de l’éleveur.

Sa ferme se situe à l’extrémité nord de l’aire géographique de l’appellation – qui s’étend sur les départements des Bouches-du-Rhône, du Var et du Vaucluse –, dans le petit hameau de ‘La Jacourelle’, sur La Roque-d’Anthéron. Il est installé dans ce secteur au relief très marqué depuis 24 ans, et c’est en complète autonomie qu’il y conduit un système de production agricole bio de polyculture-élevage.

Sur une superficie de 150 hectares environ au total, seule une trentaine d’hectares de terres est labourable. François Borel produit des céréales et du foin, des cultures dédiées à l’autoconsommation de ses animaux. Seule l’huile d’olive, produite par son verger d’oliviers (7 ha), est commercialisée. Avec les productions fromagères bien sûr !

Pâturage en parcs

Le reste des parcelles de la ferme sert aux parcours. François Borel ne travaille pas en gardiennage sur son exploitation. “Nous sommes les seuls dans l’appellation à ne pas être bergers, mais éleveurs. Pour le pâturage, nous sommes organisés avec des parcs durant toute la saison de production laitière, de mars à fin décembre”, explique-t-il.

Au printemps et à l’automne comme durant l’été et l’hiver sur différents versants et expositions, les chèvres sortent dans des prairies artificielles au sec, et sur des parcs clôturés fixes et mobiles.

Le cheptel – qu’il mène avec sa sœur, salariée, et son épouse, qui s’occupe de la partie fabrication et d’une activité d’agrotourisme sur la ferme – se compose d’une centaine de bêtes. “C’est ce qu’il faut pour vivre correctement dans ce métier, et avec cette production en couple. À partir de 15 000 litres, un couple peut gagner sa vie”, estime François. Avec sa femme, ils produisent environ 25 000 litres de lait par an, et les autres activités de la ferme leur permettent aussi d’embaucher des salariés.

Le système mixte herbager pastoral du couple développe une production plus importante que les éleveurs situés en zones exclusivement pastorales. “Cette façon de travailler nous permet de produire, en moyenne, le double de production laitière moyenne nationale des éleveurs de chèvres de Rove, qui se situe autour de 150 kilos de lait par chèvre par saison”, indique l’éleveur.

Le différentiel s’explique par le type d’alimentation que les chèvres de ‘La Jacourelle’ trouvent sur leurs parcours, dans un secteur moins sec et aride que dans la chaîne de la Nerthe, et grâce au fait que le troupeau est à l’herbe cinq à sept mois de l’année.

Plus grosse valorisation fromagère après le yaourt !

Quoi qu’il en soit, l’AOC Brousse du Rove représente la plus grosse valorisation fromagère française après le yaourt, puisqu’elle permet de valoriser le litre de lait entre 5 et 6 €. De quoi compenser la faible productivité de la race, une des moins productives des races françaises.

C’est en 2018 que le célèbre fromage de chèvre a obtenu l’appellation d’origine contrôlée. Un premier pas qui a amené depuis les sept producteurs de l’ODG (et quatre en cours de validation) à obtenir le signe européen AOP pour leur produit. Une belle histoire pour l’Association de défense des chèvres du Rove et le Syndicat caprin du département des Bouches-du-Rhône, qui sont à l’origine de la démarche de reconnaissance.

“L’AOC permet non seulement de valoriser cette production fromagère, mais aussi de sauvegarder une race qui était en voie d’extinction, tout comme des conditions d’élevage d’origine dans des milieux considérés comme non productifs”, rapporte le président de l’ODG.

Aujourd’hui, le marché de la Brousse du Rove atteint environ 800 000 produits par an, alors que les producteurs dans l’AOC n’en produisent à peu près que 250 000 à 300 000. Sans cesse sollicités par des communes qui développent des marchés de producteurs, les éleveurs de l’ODG ne sont, de toute façon, pas en mesure de répondre à la demande très importante. Si leur démarche n’est donc pas commerciale, avec une protection à l’échelle nationale et européenne aujourd’hui, les producteurs se sont néanmoins donné les moyens de défendre leur fromage de chèvre fermier des contrefaçons, ou des appellations abusives.

“Le grand public et les consommateurs ne savent pas forcément la différence entre AOC et AOP. Pour nous, c’est une reconnaissance évidente, et le cahier des
charges a d’ailleurs été accepté dans son intégralité, sans modification par Bruxelles”,
observe François Borel.

Mais la raison principale pour laquelle les producteurs ont engagé leur démarche de reconnaissance reste essentiellement idéologique. Ils souhaitent surtout pouvoir participer au développement de la race du Rove, et faire perdurer la tradition pastorale séculaire basée sur le sylvopastoralisme. “Faire évoluer les troupeaux dans des zones boisées, des zones de coteaux, sans irrigation, souvent délaissées permet aussi de lutter contre les incendies de forêts”, souligne François Borel. Un des autres objectifs de l’ODG est de “travailler sur l’installation car, dans les 116 communes de l’appellation, les possibilités sont grandes, et nous sommes ouverts à l’arrivée de nouveaux producteurs”, ajoute le président de l’ODG.

Ce dont le producteur de La Roque-d’Anthéron est le plus satisfait a été de faire accepter que le cahier des charges exige une production exclusivement fermière. Le lieu de production est forcément la ferme sur laquelle sont élevées les chèvres. Il n’y a donc pas de possibilité d’élaboration artisanale ou par le fait d’une coopérative. Il a aussi souhaité, avec les autres producteurs de l’appellation, que l’ensemble du conseil d’administration de l’ODG et tous les adhérents soient exclusivement éleveurs-transformateurs. Leur démarche rentre donc dans le développement vertueux d’une agriculture locale qu’ils s’efforcent de préserver avec leur fromage fermier, aujourd’hui officiellement reconnu par l’Europe. 

Emmanuel Delarue


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