Forêt méditerranéenne : la filière s’évertue à accompagner son adaptation aux changements climatiques

Publié le 11 janvier 2022

En tenant compte des risques et des informations dont ils disposent, l’Office national des forêts et le Centre national de la propriété forestière ont développé des outils d’aide à la décision (© E. Delarue).

Notre forêt méditerranéenne n’est pas invulnérable à la marche en avant du changement climatique. Aussi, acteurs privés et publics travaillent de concert pour l’aider à s’adapter.

Début décembre l’interprofession Fibois Sud réunissait – pour ses rencontres régionales annuelles – les professionnels et les acteurs de l’innovation et du développement économique en lien avec la filière forêt. Une rencontre où un éclairage a été porté sur les menaces et les opportunités du changement climatique sur nos forêts régionales.

Quelles que soient les projections du climat étudiées par les scientifiques, avec la hausse des températures et la baisse des précipitations sur les périodes estivales, les forêts subiront elles aussi d’inéluctables importants changements, aux dires des experts. En dépit d’une forte variabilité, “il faut s’attendre à un déplacement de l’aire de répartition des arbres forestiers. En fonction des scénarios de réduction des gaz à effet de serre, l’habitat des espèces importantes en région – comme le sapin, le mélèze et le pin sylvestre – changera plus ou moins fortement. Mais il n’est pas du tout évident que ces espèces puissent coloniser de nouvelles zones“, rapporte Bruno Fady, directeur de recherches à l’Inrae. Autre conséquence majeure pour la région : le risque feux de forêt. D’ici la fin du XXIe siècle, ce risque s’accroît en région, mais il augmente aussi spatialement.

Le pin d’Alep, résistant mais...

Dans ce contexte, un certain nom-
bre d’espèces forestières tirent leur épingle du jeu. Le pin d’Alep en fait partie. Quelles que soient les projections du climat, l’habitat du pin d’Alep augmente en probabilité, en France comme en Europe. Par ailleurs, même si le climat devient plus sec, le pin d’Alep, mais également le chêne vert, le pin pignon et le chêne pubescent présentent une capacité de résistance plus forte à l’embolie que d’autres espèces observables en Europe.

Sur le long terme cependant, si le pin d’Alep constitue un atout régional dans le contexte du changement climatique, on voit aussi certaines limites apparaître. Notamment avec les scénarios dans lesquels les pays ne produiraient pas d’efforts significatifs pour réduire leur production de gaz à effet de serre.

Mais il y a quand même quelques bonnes nouvelles, à court terme, les études ont montré que l’augmentation du gaz carbonique dans l’atmosphère provoque une augmentation de la capacité de stockage du carbone du pin d’Alep. D’après les mesures réalisées, cette augmentation atteindrait potentiellement une tonne par hectare et par an. “Mais, à plus long terme, cette capacité de stockage fluctue énormément dans le temps, plafonne voire diminue“, indique Bruno Fady. Des conséquences sur le long terme qui nécessitent d’être considérées, puisque les arbres forestiers sont des essences longévives1.

La diversité génétique que l’on trouve à l’intérieur des espèces est une opportunité sur laquelle les forêts peuvent compter. “Sur des simulations effectuées en Espagne, on observe que les différentes provenances de pin sylvestre – issues du nord de la péninsule ibérique et de la Sierra Nevada – n’ont pas toutes la même capacité de conserver leur habitat, lorsque le climat change. C’est un atout sur lequel il faut s’appuyer, notamment quand sont conduits des programmes de reforestation“, commente le directeur de recherches, pour qui une bioéconomie, une économie verte et forestière ne peuvent être sérieusement imaginées avec les seuls engagements adoptés à Glasgow. Le changement climatique impose un aménagement du territoire et un raisonnement entre forêt, habitat et agriculture, notamment à cause de l’augmentation du risque feu de forêt.

L’état de santé des forêts à la loupe

Parce que les enjeux sont forts et qu’ils ne s’arrêtent pas en limite de propriétés, les forestiers travaillent de concert pour surveiller et monitorer l’état de santé des forêts. Les services de la forêt publique et privée de l’Office national des forêts (ONF) et du Centre national de la propriété forestière (CNPF) déploient un certain nombre d’outils et de moyens. Un réseau constitué de correspondants sillonne en particulier le terrain quotidiennement. En région, 54 agents observateurs alertent et suivent à la fois le dépérissement, mais aussi les ravageurs connus. “25 ravageurs sont responsables de la moitié des dommages sanitaires observés en forêt, par exemple. Et puis il y a ceux qui émergent et qui sont à déterminer“, indique Camille Loudun, du CNPF.

Il faut compter aussi sur les observatoires de la forêt que permettent les modèles numériques de terrain, utilisés pour caractériser les peuplements, connaître leur capital sur pied, leur volume, leur structure, leur maturité... Ils sont mis au point par le département ‘Recherche et développement Innovation‘ de l’ONF, par exemple. “Ces données, croisées avec celles de l’IGN, permettent de dégager toutes sortes d’informations pour les aménageurs de territoires, les gestionnaires et propriétaires forestiers. Tous ces outils nous permettent de produire des cartes jusqu’à la précision de la parcelle“, indique Bertrand Fleury, de l’ONF.

Des outils innovants pour accompagner sa résilience

En matière de monitoring, les perspectives sont innovantes et plutôt positives. En tenant compte des risques et des informations dont ils disposent, l’ONF et le CNPF ont développé des outils d’aide à la décision qui intègrent les données climatiques, et qui permettront surtout aux gestionnaires de faire des choix. Parmi eux, le dispositif ‘ClimEssences‘ disponible au grand public. Il permet de collecter un grand nombre d’informations et de comparer aussi les espèces par rapport à des facteurs limitants, du climat par exemple. Pour développer des modèles de dépérissement avec les données actuelles de terrain, il existe aussi des outils comme le permet ‘BioClimsol‘, développé par le CNPF et utilisé pour produire des cartes de vigilance climatique pour les espèces.

Il y a aussi les modules de reboisement qui peuvent indiquer, par rapport à des données déjà collectées, l’adaptation potentielle ou non des espèces existantes via des applications, destinées aux professionnels et aux gestionnaires forestiers.

Enfin, pour aider la forêt à s’adapter, l’Inrae et l’ONF expérimentent de nouvelles espèces, en diversifiant les provenances à partir d’un large pool génétique potentiellement capable de mieux répondre dans des conditions plus arides. Une pépinière expérimentale est exploitée dans ce sens à Cadarache, pour accompagner tous ces enjeux grâce à l’amélioration des matériels forestiers de reproduction.

Tous ces efforts concentrés convergent pour améliorer l’adaptation des forêts et les rendre plus résilientes. Parce qu’elles doivent pouvoir continuer de jouer tous les rôles que l’on attend d’elles en matière de fournitures de matériaux, de réservoir de biodiversité, de protection contre les risques naturels, etc. 

Emmanuel Delarue

 

(1) Espèce dont la stratégie de vie est longue, de 250 à 300 ans a minima.


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