Gérard Gautier : “La forêt, c’est le pas de temps long“

Publié le 05 janvier 2021

Comme l’explique Gérard Gautier, “la réhabilitation du pin d’Alep a pris un certain temps et, aujourd’hui, il y a tout un marché à créer“. (photo : Emmanuel Delarue)

Ils sont souvent perçus comme des nantis ou des privilégiés. Mais la vie des propriétaires forestiers privés est pourtant loin d’être une sinécure dans notre département. Depuis une trentaine d’années, Gérard Gautier s’emploie à gérer et exploiter sa forêt durablement.

On devient rarement propriétaire forestier par intérêt financier. Gérard Gautier l’est, comme une grande majorité des propriétaires de forêts privées sur le territoire national, par héritage. La centaine d’hectares qui entoure sa maison familiale sur Gardanne, cet architecte la doit à son grand-père et à son père.

La forêt, il y a pourtant passé toutes ses vacances de jeunesse et, plus tard, il y est venu souvent chasser le week-end. Mais il n’a commencé à y porter de véritable intérêt que plus tardivement. En effet, jusqu’au début des années 90, l’activité professionnelle trépidante de son cabinet sur Marseille l’occupe à plein temps. C’est son père avant lui qui s’occupait des arbres de la forêt familiale. Mais à la mort de celui-ci, ce passionné d’équitation décide de conserver le patrimoine, en montant un projet de centre équestre. Un changement de vie s’opère alors pour lui.

Il découvre la réalité d’un plan simple de gestion, se rapproche du Centre régional de la propriété forestière (CRPF), du syndicat des propriétaires forestiers sylviculteurs des Bouches-du-Rhône, qu’il préside depuis 2004. Soucieux d’ouvrir son espace naturel au public, il crée aussi dans la foulée – avec une quinzaine de propriétaires forestiers – l’association ‘Forestour’, qui vise à développer la valeur forestière par des activités touristiques.

Un réel déficit de gestion

Le bois n’est pas l’or vert que certains s’imaginent. La valeur de la production de la forêt méditerranéenne est loin d’être celle d’autres régions française“, explique-t-il (lire également page 9 de ce numéro). Avec ce bois qui ne vaut pas grand-chose, il pouvait être tentant de céder à la pression foncière déjà importante dans la région. Mais Gérard Gautier y résiste et se met en quête de trouver les solutions sylvicoles les plus adaptées pour ses bois. La tâche s’annonce compliquée car, dans le département comme sur toute la région, la forêt souffre d’un réel déficit de gestion.

Autrefois utilisés pour le bois d’œuvre, dans les mines ou la production de charbon de bois, les arbres des forêts méditerranéennes ne trouvent aujourd’hui guère de place sur les circuits de valorisation.

Les premières coupes qu’il réalise dans les années 1993-1994 ne lui rapportent que quelques euros la tonne. Le propriétaire ne se décourage pas et continue de prospecter. Mais la trituration est encore le seul débouché envisageable avec l’usine de papier de Tarascon.

Le bois énergie qui apparaît ensuite dans les années 1999-2000 – avec le programme des nombreuses chaufferies de la région – lui permet d’effectuer quelques éclaircies. Le pin d’Alep commence à un peu mieux se vendre, et les nouvelles opportunités se présentent : ainsi, les centrales biomasse de Gardanne et de Brignoles permettent de négocier des taux de rémunération de bois sur pied un peu plus valorisants (entre 8 € et 15 € la tonne). Ce qui n’est toujours rien en comparaison des tarifs pratiqués par les propriétaires forestiers dans le Limousin ou l’Est de la France, où la tonne de l’arbre sur pied peut y atteindre 100 à 150 €.

Au début des années 2010-2012, ses nombreuses investigations aboutissent et lui permettent de sortir, par exemple, 100 tonnes de bois pour du bois d’œuvre vers l’Italie. Pendant très longtemps, il a travaillé avec la coopérative ‘Provence forêt’ pour exploiter ses bois. Depuis quelques années, ce sont des experts forestiers qui le conseillent, l’aident dans sa gestion, sa manière de vendre et le suivi des chantiers.

Durant une trentaine d’années, il est parvenu à sortir une moyenne de 1,9 tonne de bois par an et par hectare, et l’espace naturel qu’il a travaillé toutes ces années est loin d’être ‘déforesté’ aujourd’hui. Cette bonne gestion lui a permis, entre autres, de réduire la biomasse au sol, qui peut rendre si vulnérable une forêt face au risque d’incendie. Mais les opérations d’abattage se font rares actuellement.

À l’échelle du département et de la région “la forêt méditerranéenne continue de gagner du terrain. Le prix du bois s’est un peu développé, mais ce n’est pas gagné“, rapporte le propriétaire. “Les difficultés de l’usine de pâte à papier de Tarascon1 et la quasi-disparition des espoirs autour des débouchés bois énergie, espérés avec les centrales biomasse de Gardanne et de Brignoles, nous inquiètent“, explique Gérard Gautier.

Mais le président de Fransylva 13 ne perd pas espoir. “Pour le débouché bois de construction, nous étions la seule région de France à ne pas avoir d’interprofession. Ce n’est plus le cas aujourd’hui : Fibois Sud rassemble maintenant tous les acteurs, depuis la ressource, y compris les pépiniéristes, jusqu’aux architectes.

De nouveaux débouchés se profilent

À la lumière des dernières instructions gouvernementales concernant la réglementation environnementale 2020, la réflexion sur le développement de la filière de la construction a bien été engagée. La filière devrait s’organiser autour du pin d’Alep, certifié depuis deux ans. Mais tout ne se fera pas en un jour. “La forêt, c’est le pas de temps long“, reconnaît le propriétaire. La réhabilitation du pin d’Alep a pris un certain temps et, aujourd’hui, tout un marché est à créer. “De nouvelles techniques autour de l’utilisation des bois sont apparues pour mieux l’exploiter. Mais on a encore du mal à récolter le bois, et il y a très peu de scieries dans la région. Le déficit commercial dans la filière bois est phénoménal“, observe le propriétaire forestier. À titre personnel, une coupe d’environ trois tonnes de bois d’œuvre déjà martelée attend chez lui depuis trois ans. “Au vu de l’état des débouchés, je ne sais pas si je vais pouvoir la faire“, commente-t-il.

Cependant, un second débouché – qui n’est pas encore identifié – se profile autour du pin d’Alep : “C’est la chimie du bois“. Pour Gérard Gautier, “le potentiel autour de la résine et de la colophane est, par exemple, gigantesque“.

Alors, même si des progrès restent à faire dans l’exploitation forestière et de la ressource bois, de grands pas ont été franchis ces dernières années. Avec Fransylva, la sensibilisation des propriétaires se poursuit, pour qu’ils s’engagent et mobilisent du bois, mais aussi des exploitants forestiers et des industriels.  

Emmanuel Delarue

1 Lire notre édition du 16 octobre, p 3.


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