Pastoralisme et cultures pérennes : pour un partenariat gagnant/gagnant

Publié le 14 janvier 2020

Pour les éleveurs, comme pour les agriculteurs, les atouts de cette forme de pastoralisme sont nombreux.

Le redéploiement d’une pratique ancestrale, à savoir l’intégration des animaux dans les cultures pérennes, est à l’étude dans le parc des Alpilles.

Le modèle de production - qui repose sur l’association des productions animales et végétales -est loin d’être nouveau. Mais la pratique du pâturage de moutons dans les vignes, ou les vergers, s’est largement perdue. Et pourtant, les atouts de cette forme de pastoralisme sont nombreux, tant pour les éleveurs que les agriculteurs, en général. Un projet régional, qui s’appuie notamment sur le territoire du Parc des Alpilles, vise à remettre cette pratique au goût du jour. “Dans la continuité des pratiques agro-écologiques expérimentées et menées avec les agriculteurs, nous essayons de développer des complémentarités entre les cultures et les filières, pour travailler sur la diversité des cultures présentes dans le parc”, explique Sylvain Della Torre, chargé de mission ‘agriculture’ au Parc des Alpilles.

Une journée organisée au Château Romain, à Saint-Rémy-de-Provence, le 10?décembre, s’inscrivait dans le cadre de ce projet global d’intégration des animaux en cultures pérennes. Comme le détaillait Anne-Laure Dossin, de Bio de Paca, le projet, qui a démarré il y a plus d’un an, regroupe aujourd’hui huit partenaires de la recherche fondamentale, des stations expérimentales et instituts techniques*. L’ambition est de “développer des modèles de productions pérennes moins dépendants des intrants à l’aide de l’élevage, mais aussi de trouver de nouvelles ressources alimentaires pour le pastoralisme”.

Les enquêtes, menées auprès des éleveurs, arboriculteurs et viticulteurs qui ont expérimenté la pratique, se poursuivent ; elles doivent permettre d’identifier les freins et les leviers. Le projet DEPASSE (DEveloppement des cultures Perennes ASSociées à l’Élevage) comporte aussi des expérimentations réalisées à La Pugère, qui visent à mesurer les impacts du passage des brebis sur les ravageurs du pommier, mais aussi sur les conséquences, pour les brebis, de ce pâturage en verger.

Attention au débourrement

Pour illustrer les interactions possibles autour de l’élevage et les cultures pérennes, plusieurs éleveurs, viticulteurs et arboriculteurs étaient présents lors de cette rencontre. Certains d’entre eux, familiarisés à cette pratique, ont partagé leurs expériences et témoigné de leur propre organisation.

Sur le Château Romanin, qui compte une cinquantaine d’hectares de vi­gnes, l’accueil des troupeaux est historique, et le pâturage s’effectue au début du printemps, sur des durées variables de deux semaines à un mois. “Mais, sur la vigne, il y a un certain timing à respecter. Les premières pousses d’herbes peuvent coïncider avec le débourrement de la vigne. Pour éviter que les brebis ne s’attaquent aux bourgeons, cela demande un travail d’observation de notre part, car la fenêtre est étroite”, explique Théo Buragand, chef de cultures. Les animaux sont alors utilisés pour pâturer les parcelles arrachées et celles mises en repos, ce qui permet,  dans le même temps, d’enrichir les sols de matière organique animale.

Mais, en règle générale, le désherbage naturel, effectué par les troupeaux, fonc­tionne ainsi très bien. Dans la pratique, les brebis sont parquées, dorment dans les vignes le temps du pâturage, et les parcelles à pâturer sont déterminées avec l’éleveur, qui déplace les clôtures au fur et à mesure de la tonte.

Plus de désherbage chimique

Arboricultrice sur Cabanes, Manon Noël a une bonne expérience du pâturage dans ses vergers de pommiers. Elle accueille des troupeaux sur son exploitation depuis plusieurs années, et le berger est d’ailleurs installé à demeure. Le troupeau, qui est gardé, pâture de début octobre jusqu’à ce que le comportement des brebis indique que le débourrement est proche. Elles sont ensuite transférées dans des prés enherbés naturellement, et situés à proximité.

En agriculture biologique, “les traitements réalisés dans les vergers à très faible dose de cuivre ne posent pas de problème aux animaux. Mais le dialogue avec l’éleveur reste primordial”, indique l’arboricultrice. Elle ne voit d’ailleurs “que des avantages à la pratique”. Elle ne désherbe, par exemple, plus chimiquement depuis dix ans, et le passage des ovins est aussi bénéfique pour les sols : cela lui permet d’alléger ses fumures. Mieux, les campagnols ont aussi désertés ses vergers !

Le tassement des sols, qui reste relativement superficiel, est une des limites de la pratique, mais Manon Nöel continuera de faire pâturer ses vergers.

Une ressource alimentaire très complémentaire

Pour les éleveurs ovins, le pâturage des vergers ou des vignes constitue une ressource alimentaire toute trouvée.

Éric Lesbros, éleveur ovin, est venu témoigner de sa pratique dans les vi­gnes. Il a toujours fait pâturer ses troupeaux dans les vergers de fruitiers du côté de Mollégès ; et, depuis de nombreuses années, l’éleveur conduit aussi ses animaux dans les vignes et les collines de la Vallongue. “Le troupeau, qui est conséquent (entre 700 et 800 brebis), pâture les 40 hectares de vignes entre février et mars, voire jusqu’à avril. Tout dépend de la météo. Dès que les premiers bourgeons font leur apparition, on arrête. Quand les brebis ont passé trois à quatre heures dans les vignes, on passe sur des parcours de colline, et c’est bien complémentaire”, détaille l’intéressé.

Sur le territoire des Alpilles, “l’objectif est de voir s’il est possible de développer des relations entre agriculteurs et éleveurs, afin de favoriser la pratique du pâturage en hiver dans les cultures pérennes”, soulignait Arnaud Dufils, de l’Inra Paca. Cela se fait déjà, de façon ponctuelle ou isolée, mais pas encore de manière cohérente à l’échelle du territoire.

Le 10 mars prochain un atelier sera organisé pour coordonner la démarche dans les Alpilles. Cet atelier s’adressera à tous les volontaires, éleveurs en quête des surfaces et agriculteurs qui disposent de parcelles à proposer en pâturage. La cohabitation pourrait se déployer sur le territoire à l’automne prochain. Mais, au delà de la démarche spécifique aux Alpilles, l’ambition du projet est de redévelopper la pratique et la faire vivre plus durablement.

Emmanuel Delarue

 

* Bio de Paca, La Pugère, le Cerpam, l’Itavi, l’Inra Paca, le Grab, le PNR des Alpilles et Montpellier Supagro.


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