SCP & Fruition Sciences : un millésime plein de surprises

Publié le 07 mars 2022

Si la production en volume a été affectée par le gel, les conditions du millésime étaient plutôt favorables à la production de vin rosé de qualité (© E. Delarue).

En Provence, les viticulteurs ont dû négocier un millésime plein de surprises, pas toujours bonnes. La production en volume a été affectée par le gel de forte intensité, mais les conditions se sont avérées, au final, plutôt favorables à la production de vin rosé de qualité.

Pour répondre au changement climatique, l’irrigation est de toute évidence une solution. La Société du canal de Provence (SCP) travaille depuis 2016 avec son partenaire, Fruition Sciences, sur les trajectoires hydriques pour le rosé de Provence. Ils s’appuient pour cela sur un réseau régional de mesures pour bien comprendre les besoins en eau de la vigne, de la phase de dormance jusqu’aux vendanges. Dans cet objectif, les partenaires proposent chaque année une conférence. Un exercice qui permet de faire un bilan du millésime, en le décomposant par étape et en décortiquant la trajectoire de la plante de son débourrement jusqu’à la vendange. “Ce séquençage de la saison apporte au vigneron un cadre analytique qui, année après année, permet de comparer des millésimes qui se suivent sans se ressembler. En fonction des données locales, climatiques et relatives à la physiologie de la plante, la méthode aide à comprendre comment le climat a façonné la réponse de la plante et comment, dans ce contexte climatique, les interventions au vignoble ont un impact plus ou moins fort sur l’objectif de production, en matière de quantité et de qualité“, explique Thibaud Scholasch, co-fondateur de Fruition Sciences.

La période 1 est celle qui précède le débourrement de la vigne. La période 2 correspond à celle du développement de la surface foliaire, une étape de formation et de programmation de la vigne pour la mettre dans les meilleures conditions pour la suite du millésime. Deux grands indicateurs vont être déterminants sur le développement végétatif de la vigne : l’eau et l’accumulation en temps thermique. “En 2021, il y a eu beaucoup d’eau par rapport aux références historiques en Provence (200 mm en moyenne de pluie sur la période, avec des disparités locales). En revanche, nous avons aussi eu une accumulation en temps thermique lente. Le paramètre pluie n’a pas été limitant dans le cas du développement végétatif“, rapporte Émilie Buron, ingénieur agronome SCP.

Développement végétatif retardé puis accéléré

Cette période a été marquée par le coup d’arrêt du gel du 7 et du 8 avril, entraînant une disparité des situations et, surtout, un deuxième débourrement sur les secteurs touchés. Ils ont été aussi étalés par rapport à la date de taille, en fonction de l’intensité du gel et de la précocité du territoire.

En 2021, on constate aussi “un retard et un développement végétatif lent jusqu’à fin mai. La situation s’inverse ensuite dès le mois de juin, avec une accumulation en temps thermique qui s’est faite de manière plus importante qu’en 2020 sur la même période. S’en est suivie une accélération rapide du développement végétatif à partir de début juin, en fonction des secteurs“, poursuit l’ingénieur SCP.

Beaucoup d’eau et une accumulation en temps thermique plutôt lente ont favorisé des volumes de baies assez conséquents et donc, un chargement en sucre potentiel également favorable aux rosés.

D’après Thibaud Scholasch, la période 3 – qui débute quand le développement foliaire prend fin jusqu’à ce que la véraison démarre – “s’annonçait courte et avec une grande surface foliaire, période propice à des changements soudains du statut hydrique. Mais, en mesurant la vitesse d’allongement des rameaux, il était possible d’anticiper et de prévoir la trajectoire. En matière de pratiques, cette abondance d’eau – ajoutée à beaucoup de températures cumulées – nous plaçait dans un contexte favorable pour ne pas légitimiser des irrigations, pour maintenir l’enherbement plus longtemps et pour retarder des travaux en vert en fonction du risque phytosanitaire“.

Forte empreinte du vent

La période 3 est aussi celle des stress hydriques. Sur le rosé de Provence, on va plutôt rechercher un stress limité, afin de favoriser à la fois des plus grosses baies et un potentiel au niveau des précurseurs aromatiques. Trois grands indicateurs vont déterminer les performances de cette période : l’eau, les vagues de chaleur et le vent. Comme le détaille Émilie Buron, “le paramètre déterminant n’a pas été l’eau cette année, puisque l’on était dans les moyennes. En 2021, les vagues de chaleur en nombre de jours ont plutôt été modérées, avec des disparités sur les territoires. L’empreinte du vent sur le millésime 2021 a en revanche été importante, avec trois fois plus de jours de vent fort qu’en 2020 sur la période“. Les besoins en eau ont donc pu être plus notables sur les secteurs les plus concernés, puisque la surface foliaire importante développée précédemment a conduit à une vitesse de vidange du réservoir racinaire rapide.

C’est un millésime où le moment de l’irrigation en période 3 a été déterminant, au risque de dégrader pour l’ensemble de la saison le fonctionnement de la plante“, souligne Thibaud Scholasch. Aussi, le choix de la date de la première irrigation ne doit être ni trop tôt ni trop tard. En matière œnologique, “irriguer trop  tôt en période 3 peut retarder la phase de coloration des baies et la maturation. Au contraire, décider d’irriguer trop tard provoquerait un dessèchement des baies, synonyme de rendements et de qualité plus faibles“.

Grosses baies et chargement en sucres actif et régulier

À partir de la véraison, la période 4 est ensuite celle où le fonctionnement biologique du fruit doit se dérouler sans heurt, pour que la maturité se construise graduellement et, finalement, permette d’accumuler une quantité de sucre par fruit optimale.

Deux paramètres sont particulièrement scrutés sur cette période : l’impact de la demande climatique, et notamment les vagues de chaleur ; et le chargement en sucres. Émilie Buron rapportait que “le nombre de vagues de chaleur a été moins important que sur les deux millésimes précédents, avec une variabilité spatiale. Les valeurs sur la concentration en sucres ont été similaires en 2020 et 2021. En revanche, le poids des baies a été 30 % supérieur en 2021, et le chargement en sucre a été 20 % supérieur“. Le suivi dynamique de la maturité, avec l’évolution des sucres et du poids des baies, a donc été très important pour révéler les étapes atteintes dans la maturation. Par ailleurs, pour les vendanges et les vins rosés, une période 4 plutôt courte et sans à-coup est de bon augure. Et si la production en volume a été affectée par le gel de forte intensité, les conditions de ce millésime étaient donc plutôt favorables à la production de vin rosé de qualité. 

Emmanuel Delarue


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