Tempête de sable en vue sur le vignoble camarguais

Publié le 05 avril 2021

Le sable sur lequel pousse le vignoble camarguais contribue à sa typicité (@DR).

Le statu quo – qui prévalait jusqu’alors entre les vignerons camarguais des Bouches-du-Rhône et leurs voisins languedociens – est en train de voler en éclat. Les premiers craignent que le passage en AOP des seconds ne les prive du droit d’utiliser la dénomination géographique complémentaire ‘Camargue’.

Quelles sont les limites géographiques de la Camargue ? C’est une des questions épineuses sur laquelle la justice devra peut-être trancher dans les années à venir, du fait de la querelle qui oppose les producteurs de vins IGP ‘Pays des Bouches-du-Rhône – Terre de Camargue’ à leurs voisins languedociens, dont la production est commercialisée sous l’appellation IGP ‘Sable-de-Camargue’. Les deux vignobles se partageaient, depuis 2001 et une décision de l’INAO, l’utilisation du mot ‘Camargue’. Mais le dépôt d’un dossier auprès de l’organisme, par les vignerons gardois et héraultais, pour transformer l’IGP ‘Sable de Camargue’ en AOP, tout en gardant le même nom, a mis le feu aux poudres. La poignée de producteurs implantés dans le département des Bouches-du-Rhône craint en effet de perdre, à terme, le droit d’utiliser le nom commercial Camargue.

Si la dénomination ‘Pays des Bouches-du-Rhône’ est bien protégée au niveau européen, la dénomination géographique complémentaire ‘Terre de Camargue’ ne peut pas l’être, en revanche. Ce qui permettrait théoriquement aux Languedociens de revendiquer l’exclusivité du nom Camargue. Une situation inacceptable pour Jean-Claude Pellegrin, le président de l’IGP Bouches-
du-Rhône, pour qui “cela revient à faire peser une épée de Damoclès sur la tête des vignerons camarguais, qui pourraient potentiellement être dépossédés tout à la fois de leur histoire, de leur culture, mais aussi des retombées économiques afférentes”. Le statu quo actuel – qui prévoyait que les producteurs languedociens et ceux des Bouches-du-Rhône puissent utiliser le mot ‘Camargue’ – repose sur un accord écrit signé en 2001 par les deux parties, sous l’égide de l’Inao. Mais les démarches effectuées par les responsables des vins Sables-de-Camargue pour un passage de l’IGP vers l’AOP, ont remis en cause ce fragile équilibre, poussant leurs confrères des Bouches-du-Rhône à sortir de leur réserve et à dénoncer le document signé en 2001. “L’Inao et l’État ont commis une erreur en acceptant que les deux appellations portent un nom similaire. J’ai même l’impression que nous avons été dupés, en signant un document sans valeur juridique, alors que l’un comme l’autre le savaient parfaitement.” De son côté, Patrick Guiraud, l’un des responsables du Syndicat des vins Sable-de-Camargue expliquait, dans les colonnes du Parisien, que “les oppositions – que pourraient engager les dirigeants du syndicat des IGP Bouches-du-Rhône avec l’indication géographique complémentaire Terre-de-Camargue – sont avant tout destinées à retarder notre passage en appellation. L’IGP Bouches-du-Rhône – Terre de Camargue a largement profité de notre travail sur la communication, la valorisation et la premiumisation de nos vins Sable-de-Camargue. Voici une douzaine d’années, qui parlait des vins de Camargue ? Personne !”, pointe Patrick Guiraud.

La lutte de David et Goliath

Le passage en AOP ne change rien pour nous”, tranche Jean-Claude Pellegrin, qui voit dans cette démarche l’occasion de clarifier la situation actuelle et de récupérer le terme ‘Camargue’. En prévision du bras-de-fer qui pourrait s’engager, à l’occasion de l’ouverture de la procédure nationale d’opposition faisant suite au dépôt du nouveau cahier des charges devant l’Inao, le président de l’IGP Bouches-du-Rhône peut d’ores et déjà compter sur le soutien de Patrick de Carolis, le maire d’Arles. Pour ce dernier, “la Camargue est située dans le département des Bouches-du-Rhône et elle désigne, depuis des siècles, l’île enserrée entre les deux bras du Rhône (le terme officiel de “l’île de Camargue” apparaissant dans un diplôme de 1920 qui mentionne une église située “in insula camarigas”). Il serait incohérent que cette mention ne puisse un jour plus être utilisée par I’lGP vins pays des Bouches-du-Rhône, et que les Camarguais ne puissent plus se servir d’une appellation qui est avant tout la leur”.

Patrick Michel, propriétaire du Mas de la Valériole et producteur de vins IGP ‘Terre de Camargue’, pointe pour sa part l’incertitude dans laquelle le place la situation actuelle : “Nous sommes vignerons sur ces terres depuis des générations. Mais la question de la reprise de nos exploitations par nos enfants se pose désormais... Comment investir, développer nos domaines si nous risquons d’être spoliés de la dénomination ‘Camargue’ ? D’autant plus que notre implantation sur le territoire du Parc national régional de la Camargue implique des contraintes que nos confrères de l’autre côté du petit Rhône n’ont pas. On a été trop gentil avec eux jusqu’à présent... Qu’ils reprennent l’ancienne dénomination ‘Vin de Pays des Sables du Golfe du Lion’ adopté en 1973”, s’agace le vigneron camarguais.

En arrière-plan de cette querelle autour du nom Camargue, très vendeur à l’export, se dessinent des intérêts financiers importants : l’IGP ‘Sable-de-Camargue’ recouvre 3 500 hectares de vignobles et une production de 200 000 hectolitres par an en moyenne. Une superficie et des volumes qui pèsent lourdement face aux 600 ha situés dans les Bouches-du-Rhône... D’autant que de grands groupes sont à la manœuvre, côté languedocien : propriété du groupe Vranken Pommery Monopole, le Domaine royal de Jarras exploite, à lui seul, plus de 400 ha de vignobles et commercialise 3 millions de cols, depuis son rachat en 2005. Il fournit également la majorité des jus rosés commercialisés par le groupe Castel sous la marque Listel, soit l’équivalent de plus d’une dizaine de millions de bouteilles produites annuellement. 

Julien Dukmedjian


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