Une campagne d’irrigation déjà sous tension

Publié le 13 juin 2022

Les températures élevées généralisées sur l’ensemble du bassin durancien, combinées à une baisse rapide des débits en Durance, pourraient engendrer un dépassement des volumes disponibles pour les canaux de la CED (E. Delarue).

Le spectre d’une restriction applicable aux prélèvements sur l’ensemble des prises de la Basse Durance plane et inquiète, en particulier les producteurs de foin de Crau et les éleveurs.

En plaine de Crau, l’eau destinée à l’agriculture provient essentiellement de la Durance. Et, pour les producteurs de Foin de Crau, la situation hydrologique déficitaire – et la perspective d’une irrigation insuffisante sur les prairies – suscitent de plus en plus de craintes ces derniers jours. Par chance, cette année, la première coupe de foin est intervenue assez tôt dans la saison. La deuxième devrait l’être aussi logiquement. Mais, pour la suite, la situation pourrait devenir critique et engendrer la mise en place de mesures de restrictions.

En charge de la gestion de l’eau sur la Basse Durance pour les Bouches-du-Rhône et le Vaucluse en période de crise, la Commission exécutive de la Durance (CED), sollicitée par le Comité du Foin de Crau, a organisé une rencontre à Saint-Martin-de-Crau, le 1er juin, pour faire le point sur la situation et les projections de disponibilités en eau envisageables. Producteurs de Foin de Crau et éleveurs, particulièrement concernés par le fonctionnement de l’hydrosystème alimentant les canaux de Crau, étaient nombreux. Mais l’eau de la Durance, via le barrage de Serre-Ponçon, irrigue un territoire bien plus important, comme l’explique Mathilde Kropin, chargée de mission ‘eau’ au sein de la Draaf Paca. “La CED assure la répartition des eaux de la Durance entre le Vaucluse et les Bouches-du-Rhône, ainsi que la gestion de la réserve agricole de 200 millions de mètres cubes, depuis la création du barrage de Serre-Ponçon. Le périmètre géré par la CED représente près de 75 000 hectares de terres irriguées et un prélèvement annuel autour de 5 milliards de mètres cubes.

Le lac de Serre-Ponçon, château d’eau de la Provence, est un ouvrage multi-usages qui permet de stocker de l’eau pour l’hydroélectricité, de pourvoir à l’usage agricole, mais qui répond aussi à de nouveaux usages touristiques, notamment autour du barrage.

En été, il peut arriver que la consommation des canaux du Vaucluse et des Bouches-du-Rhône devienne supérieure à ce qui serait naturellement prélevable en Durance. D’où l’utilisation d’une réserve agricole dédiée. “Si le débit de la Durance était à zéro, on tiendrait 30 jours sur la consommation de 200 millions de mètres cubes. L’objectif de la CED est de parvenir à optimiser cette réserve, pour ne jamais la dépasser. Dans le cas contraire, EDF facturerait les volumes consommés”, rappelle Jérôme Grangier, directeur de la CED.

Le volume disponible pour les canaux bientôt dépassé

Avec des températures supérieures à la normale, très peu de neige sur le massif alpin, et des stocks quasiment inexistants aujourd’hui, les débits entrants à Serre-Ponçon sont, cette année, largement inférieurs à ceux de l’année dernière à la même période ; et, surtout, ils diminuent depuis la mi-mai. Côté pluviométrie, dans le territoire de la Crau, elle est déficitaire de l’ordre de 40 % depuis dix ans, mais cette année encore, les précipitations sont 70 % moins importantes que l’an dernier à la même date.

Si la consommation des canaux de la CED devenait supérieure au débit naturel reconstitué de la Durance, soit le volume disponible pour les canaux de la CED, la situation deviendrait alors critique. “Cela signifierait que, pour compenser le delta, il faudrait commencer à consommer l’eau de la réserve agricole. Actuellement, les canaux de la CED prélèvent environ 80 m3 par seconde. Mais les prévisions d’EDF du débit naturel reconstitué de la Durance indiquent que la consommation des canaux pourrait dépasser, dans les prochains jours, le volume disponible pour les canaux de la CED. La mise en place de restrictions pourrait donc intervenir, car la réserve agricole n’est utilisable par convention qu’à partir du 1er juillet”, explique la chargée de mission eau au sein de la Draaf Paca.

Attention à la facture

Pour éviter ces restrictions, la CED pourrait prendre la décision de commencer à utiliser la réserve avant le 1er juillet. Mais la conséquence serait celle déjà rencontrée en 2007, à savoir que “la réserve a été consommée avant la fin de la campagne, entraînant alors une facture de plusieurs dizaines de millions de mètres cubes. Aussi, nous avons convenu ces dernières années d’écarter ce schéma, en raison du coût économique à la charge du milieu agricole qu’une telle situation engendrerait”, ajoute Jérôme Grangier. Ne pas utiliser volontairement la réserve agricole du barrage avant le 1er juillet, au niveau de l’ensemble des canaux du Vaucluse et des Bouches-du-Rhône, repose aussi sur “la volonté de pouvoir assurer la campagne d’irrigation agricole jusqu’à la fin”.

La CED et les partenaires de l’hydraulique agricole ont mis en effet en place une stratégie permettant de déterminer la situation des canaux tous les dix jours. Pour ce protocole de gestion de crise, la CED travaille en étroite relation avec la direction technique générale d’EDF, qui dispose de données historiques et des compétences pour déterminer des diminutions de dotations au niveau de l’ensemble des canaux. “Si elles doivent être prises, elles seraient établies équitablement entre les deux départements”, indique Jérôme Grangier.

La CED devait, avec les responsables des 15 canaux, se réunir le vendredi 3 juin. Le comité évaluera les potentiels de limitation des débits, en fonction des spécificités de chaque canal. Des choix économiques et stratégiques devraient vraisemblablement être actés en concertations. “À l’heure actuelle, des réductions sont à envisager, mais les scénarios ne sont pas arrêtés”, concluait Jérôme Grangier.

La surveillance des orages susceptibles d’apporter de l’eau dans les bassins-versants intermédiaires, en amont ou en aval du barrage, participent à l’évolution de la réserve et peuvent aussi modifier les restrictions qui pourraient être appliquées. Des orages en amont du bassin, qui surviendraient et alimenteraient la Durance, généreraient du débit supplémentaire utilisable. “On est complètement tributaires des situations climatiques fortes, même si nous avons quelques espérances sur les prévisions météo pour la semaine prochaine”, soulignait le directeur de la CED.

Emmanuel Delarue


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